Musique Gnaoua : origines, rituels et où l’écouter à Essaouira
Ma grand-mère m’appelait « le gnaoui ». Il faut dire que, depuis tout petit, la musique gnaoua m’attire comme un aimant. Des années plus tard, rien n’a changé : dès que j’entends un guembri quelque part, je cherche d’où vient le son.
À Essaouira, on n’a pas à chercher bien loin. Les qraqeb claquent dans une ruelle de la médina, le guembri suit, plus grave. Les passants ralentissent. Quelqu’un s’arrête.
Ce qui me plaît dans le Gnaoua, c’est qu’il ne demande pas qu’on aille le chercher. Il surgit sur une place, au détour d’une soirée, dans un festival. Et derrière ces quelques minutes de musique, il y a une histoire bien plus ancienne que les scènes qui ont rendu les maâlems célèbres dans le monde entier.
D’où vient la musique Gnaoua ?
Les Gnaoua descendent en grande partie de populations d’Afrique subsaharienne arrivées au Maroc, souvent de force, dans le contexte de la traite transsaharienne. L’UNESCO fait remonter cette histoire au moins au XVIe siècle. Au fil des générations, ces communautés ont bâti une identité propre, où les héritages africains se mêlent aux influences arabo-musulmanes et amazighes.
On lit parfois que le Gnaoua viendrait « du Mali » ou « du Soudan ». C’est trop simple. Les personnes déportées venaient d’un espace immense, et leurs traditions se sont transformées une fois au Maroc.
La dimension religieuse compte aussi beaucoup. Les Gnaoua s’organisent en confréries, autour de maîtres musiciens, les maâlems, et de pratiques rituelles liées aux saints et aux esprits. Une figure revient souvent : Bilal Ibn Rabah, esclave affranchi devenu le premier muezzin de l’islam. Beaucoup de Gnaoua se reconnaissent en lui.
C’est pour ça que le Gnaoua ne se résume pas à un style musical. Ce sont des chants, des danses, une mémoire, et des cérémonies qui peuvent durer toute une nuit.
Les instruments du Gnaoua
Le guembri, la voix du maâlem
Le guembri, qu’on appelle aussi hajhouj ou sintir, est un luth à trois cordes dont la caisse en bois est recouverte de peau. Son son est grave, répétitif, presque physique : on le sent autant qu’on l’entend.
C’est le maâlem qui en joue. Il ne se contente pas d’accompagner : il chante, lance les morceaux, accélère ou ralentit, et tout le groupe le suit.
Les qraqeb
Ce sont ces grandes castagnettes en métal, une paire dans chaque main. Leur claquement sec, c’est la signature du Gnaoua, celle qu’on reconnaît à cent mètres. Avec le guembri, elles installent une pulsation qui devient de plus en plus insistante au fil du morceau.
Le tbel
Le tbel, un grand tambour, complète l’ensemble dans certaines formes de pratique, notamment lors des processions. Les instruments et la façon de jouer varient d’ailleurs selon les villes, les campagnes et les maâlems. Il n’existe pas un Gnaoua unique et figé.
La lila, une nuit de rituel
C’est la partie la moins connue quand on découvre le Gnaoua par les concerts. La lila, « la nuit », est une cérémonie qui mêle musique, chants, danse et spiritualité. Elle commence le soir et se termine souvent au petit matin.
Le maâlem la dirige d’un bout à l’autre. La nuit avance par séquences, chacune dédiée à une famille d’esprits, les mlouk, avec ses rythmes, ses chants et sa couleur.
La répétition du rythme peut mener certains participants à la transe. Pour eux, ça n’a rien d’un spectacle : la lila a une fonction spirituelle et thérapeutique, qui appartient à une tradition bien précise.
Un concert gnaoua et une lila partagent les mêmes instruments et une partie des chants, mais ils n’ont pas le même but. Si vous avez un jour l’occasion d’assister à une vraie lila, allez-y en invité : discrètement, sans sortir votre téléphone, et en suivant ce qu’on vous indique.
Le Festival Gnaoua et Musiques du Monde d’Essaouira
S’il y a une ville où le Gnaoua est devenu une fête populaire, c’est Essaouira. Le Festival Gnaoua et Musiques du Monde y a été créé en 1998, avec une idée simple : faire jouer les maâlems avec des musiciens venus du jazz, du blues, des musiques africaines ou orientales.
Ces rencontres sur scène font toute la particularité du festival. Vous pouvez écouter un maâlem dans une forme traditionnelle en fin d’après-midi, puis le retrouver le soir aux côtés d’un jazzman venu de l’autre bout du monde.
Et la ville s’y prête bien. Pendant le festival, la musique est partout : sur la grande scène de la place Moulay Hassan, sur la plage, et dans des lieux plus intimistes de la médina.

Le festival a lieu chaque année fin juin. La 27e édition s’est tenue du 25 au 27 juin 2026 et a réuni plus de 300 000 festivaliers ; la 28e édition est annoncée du 24 au 26 juin 2027.
Côté budget, l’accès aux grandes scènes reste gratuit. Depuis 2026, des places dans les espaces réservés devant les scènes sont aussi vendues : comptez 400 à 600 DH la soirée place Moulay Hassan (1 200 DH le pass trois jours), 300 DH la soirée sur la scène de la plage, et environ 250 DH pour les concerts intimistes (Dar Souiri, Bayt Dakira, zaouïas). Ce sont les tarifs de l’édition 2026, à titre indicatif : vérifiez sur le site officiel du festival avant de partir.
Quelques conseils pratiques
- Réservez votre logement tôt. Essaouira n’est pas une grande ville et tout se remplit vite pendant le festival.
- Ne restez pas collé aux grandes scènes : une bonne partie de l’ambiance se passe dans la médina.
- Déplacez-vous à pied. Le centre est petit et la voiture ne vous servira pas à grand-chose.
- Consultez le programme quelques jours avant : les lieux et les horaires bougent parfois.
- Pour les concerts intimistes, réservez dès l’ouverture de la billetterie.
Et pour profiter de la ville au-delà du festival, je vous emmène dans mon article sur Essaouira, la Cité des Alizés.
Où écouter du Gnaoua le reste de l’année ?
Pas besoin d’attendre juin.
À Essaouira
En dehors du festival, des associations, des lieux culturels et certains cafés de la médina organisent des soirées gnaoua. Ce n’est pas un spectacle à heure fixe : renseignez-vous sur place, auprès de votre riad par exemple.
À Marrakech, sur la place Jemaa el-Fna
À la tombée du jour, Jemaa el-Fna se transforme en scène à ciel ouvert, et les musiciens gnaoua en font partie. Leurs cercles se forment au milieu des conteurs, des vendeurs et des badauds. Suivez le son du guembri, restez quelques minutes, et laissez une pièce si vous restez écouter. Avant de filmer de près, demandez.
Pour le reste de la ville, tout est dans mon guide de Marrakech.
Dans les associations et les lieux culturels
Un peu partout au Maroc, des associations et des maâlems transmettent les chants et les instruments aux plus jeunes. Un concert associatif ou une soirée culturelle, c’est souvent le meilleur moyen d’entendre le Gnaoua autrement qu’en animation touristique, avec des musiciens qui prennent le temps d’expliquer ce qu’ils jouent.
2019 : le Gnaoua inscrit au patrimoine de l’UNESCO
En décembre 2019, réuni à Bogotá, le Comité intergouvernemental de l’UNESCO a inscrit le Gnaoua sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
Ce qui est reconnu, ce n’est pas seulement une musique, mais tout un ensemble : pratiques musicales, rituels, traditions confrériques, où le sacré et le profane se croisent. Une tradition vivante, transmise par ceux qui la pratiquent, et pas une pièce de musée.
Le Gnaoua continue de se jouer, de se transmettre, de se mélanger à d’autres musiques. Et c’est tant mieux.
Il suffit d’écouter
J’ai grandi avec ce son, et je crois que je ne m’en lasserai jamais. Mais plus j’en apprends sur son histoire, moins je l’écoute de la même façon. Derrière le rythme, il y a des déplacements, une mémoire, une spiritualité, une transmission.
Alors si vous passez par Essaouira, ne cherchez pas forcément « le meilleur concert ». Commencez par écouter. Le guembri finira bien par vous trouver.
Ma grand-mère, elle, l’avait compris bien avant moi.
